l’animation globale (Hervé Collet)
Face
aux pratiques politiques liées à la détention de
pouvoir (appropriation, cloisonnement, suspicion,
communautarisation…), l’animation sociale intervient
différemment pour développer les personnes et les
territoires. Elle met en perspective les pratiques pour les
harmoniser, elle permet la prise de décision au plus près
des personnes, elle favorise la prise de parole par chacun : autant
de chemins vers une société plus juste et plus
ouverte.
La
notion d’animation peut être définie comme une
action
globale de développement des personnes et d’un
territoire, s’appuyant sur la participation des habitants.
Nous pouvons l’envisager à deux niveaux : Au
niveau d’une collectivité de proximité
: groupe de
jeunes, association de voisinage, quartier, cité, etc.
L’animation globale est alors entendue comme une intervention
pluridisciplinaire, tendant à répondre à la
totalité des besoins du public concerné, et à
structurer le groupe en tant que communauté autonome et
responsable. Au
niveau de la société française toute entière.
Le concept d’animation globale se réfère à
une politique concertée, visant à relier entre elles
des pratiques d’animation qui étaient jusqu’à
présent sectorisées, et qui avaient tendance à
fonctionner en circuit fermé.
A.
Un enjeu général d’ouverture et de partage…
Créer
du lien social, dans un cadre national, c’est à mes
yeux, favoriser l’émergence d’une société
globalement plus juste et plus cohésive, où les
différences sont respectées et les divergences
aplanies.
L’animation globale doit réussir le pari
d’une intégration de tous les citoyens – et de
toutes les catégories de citoyens – dans une société
française où doivent prévaloir, plus que jamais,
les principes républicains d’égalité et de
fraternité, quelquefois malmenés par le principe de
liberté, perverti par le libéralisme sauvage ou tout
simplement l’égoïsme des intérêts
particuliers.
Cela veut dire que l’animation globale est un
enjeu trop important pour le laisser aux seuls animateurs. C’est
avant tout un état d’esprit, que devraient partager
l’ensemble des décideurs économiques, sociaux et
politiques.
Cet
état d’esprit peut se décliner selon des
objectifs diversifiés :
a)
Reconsidérer les finalités de l’action
économique. Il
serait caricatural d’opposer un "Tiers secteur",
censé pratiquer une économie participative, à un
secteur "lucratif", considéré comme prédateur
: l’enjeu d’une démarche d’animation globale
dans le domaine des biens et des services est en réalité
de promouvoir une autre façon de produire et de consommer,
quels que soient les statuts des acteurs économiques. Cela
passe par une nouvelle conception de la consommation (consumérisme),
et par une logique de développement durable (un
développement qui répond aux besoins des générations
du présent sans compromettre la capacité des
générations futures de répondre aux leurs,
définition adoptée par les Nations-Unies en 1987).
b)
Instaurer une politique de la ville plus intégratrice.
La politique actuelle vise, je le rappelle, à coordonner un
ensemble d’actions menées par plusieurs ministères
différents dans le cadre de leurs politiques propres : mesures
en faveur du logement de l’emploi et du développement
économique des quartiers, de la sécurité et de
la prévention de la délinquance, de l’enseignement
scolaire et de la promotion de l’égalité des
chances. Elle ne saurait se réduire à l’animation
ou la rénovation des "quartiers sensibles", dans le
seul but de sauvegarder la paix sociale, ou d’améliorer
la qualité de vie de ce qui pourrait apparaître comme un
"ghetto". Elle doit s’insérer dans une
politique d’urbanisme visant à décloisonner les
quartiers et à brasser les populations.
c)
Favoriser le brassage social :
voilà le maître-mot de la problématique de
l’animation globale. Le combat contre l’égoïsme
individuel ou collectif ("ethnocentrisme") passe par la
nécessité de développer le lien entre les
générations (dialogue intergénérationnel),
entre les cultures (dialogue interculturel), entre les régions
(coopération décentralisée), entre les pays
(jumelages)…
d)
Réduire les fractures sociales et
intégrer (ou réintégrer) dans le concert de la
citoyenneté nationale ceux dont les besoins sont mal pris en
compte, sont sous-représentés, voire marginaux :
accessibilité des personnes handicapées aux services
urbains, accueil des nouveaux arrivants, réinsertion
professionnelle des femmes ou des chômeurs de longue durée,
réintégration sociale et professionnelle des personnes
sans domicile fixe, intégration des immigrés...
e)
Combattre la solitude en
réinventant la solidarité. La solitude a des
composantes personnelles. On est souvent seul parce qu’une
épreuve physique ou morale vous frappe et que l’on ne
peut ou l’on ne veut pas faire appel à d’autres.
Mais la solitude prend aussi le visage de l’exclusion : la
dureté des conditions économiques et sociales isole,
voire rejette ceux qui ne peuvent suivre le mouvement imprimé
par les modèles dominants. Si l’on est chômeur ou
retraité, on sort du circuit économique. Si l’on
est considéré comme "vieux", on sort des
circuits du pouvoir, etc. Combattre la solitude, c’est certes
consoler, réconforter et ouvrir la personne solitaire sur
l’extérieur ; c’est aussi instaurer des lieux où
chacun retrouve sa dignité et un positionnement social,
notamment grâce à la vie associative.
f)
Aider les groupes repliés sur eux-mêmes à
s’ouvrir aux
autres en combattant le communautarisme sous toutes ses formes.
g)
Reconstituer la cohésion sociale des groupes ou des
communautés qui se délitent (milieu
rural déserté, milieux industriels qui se
restructurent, etc).
f)
S’ouvrir à l’international dans un esprit d’équité
et de solidarité.
C’est le tourisme solidaire, c’est la coopération
décentralisée sur la base d’un véritable
partenariat et non d’assistanat, c’est le développement
du commerce équitable.
B.
… se traduisant par des pratiques nouvelles
a) Décloisonner sans uniformiser et sans hiérarchiser
L’animation
globale vise à harmoniser des politiques ou des pratiques en
les orientant vers un but commun, sans casser leur originalité
ni déboucher sur une "pensée unique".
Ce
danger est réel. Par exemple, la mise en œuvre de
l’intercommunalité a souvent abouti à concentrer
les principaux investissements dans les mains de quelques
apparatchiks au dépens des communes concernées, ainsi
vidées de leurs principales prérogatives.
S’ouvrir
sans se vider de substance, se décloisonner sans s’aliéner,
chercher des convergences sans uniformiser, cela passe par des
procédures, peut être même des codes
déontologiques, propres à sauvegarder l’originalité
et la richesses des expériences ainsi partagées.
b) Instaurer une véritable démocratie participative
1-
Décentraliser les décisions publiques
pour que le
citoyen et les groupes de citoyens (notamment les associations)
soient acteurs de leur propre développement. C’est ici
que doit jouer le principe de subsidiarité (wikipedia
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Principe_de_subsidiarit%C3%A9>
) : "la
responsabilité d’une action publique, lorsqu’elle
est nécessaire, doit être allouée à la
plus petite entité capable de résoudre le problème
d’elle-même. Il va de pair avec le principe de
suppléance, qui veut que quand les problèmes excèdent
les capacités d’une petite entité, l’échelon
supérieur a alors le devoir de la soutenir, dans les limites
du principe de subsidiarité. C’est donc le souci de
veiller à ne pas faire à un niveau plus élevé
ce qui peut l’être avec autant d’efficacité
à une échelle plus faible, c’est-à-dire la
recherche du niveau pertinent d’action publique".
2-
Eviter les appropriations de pouvoir.
Le danger est que la décentralisation profite à
certains groupes, plus armés que les autres. Par exemple,
l’instauration de conseil de quartiers est excellente, mais
dans beaucoup d’endroits, le pouvoir est exercé par des
militants politiques qui en font un instrument d’encadrement
social. L’animation globale doit veiller à ce que toutes
les catégories soient représentées, et que les
minorités silencieuses puissent s’exprimer et être
associées dans toute la mesure du possible à la mise en
oeuvre des projets qui les concernent.
3-
Aider à la résolution des conflits, notamment par la
médiation.
Le conflit est un obstacle majeur à une démarche
participative, car il crée un climat de suspicion, où
chacun garde pour soi les informations stratégiques et refuse
de partager le pouvoir, par peur d’être écarté
des responsabilités qu’il occupe. La médiation
est essentielle pour lever les préjugés infondés
et proposer des modes de négociation de type
"gagnant-gagnant".
4-
Former les citoyens à la prise de parole et à
l’engagement social.
L’essentiel est que le maximum de citoyens osent s’exprimer,
soient motivés à s’engager, et soient formés,
par des modalités d’éveil et de sensibilisation à
l’engagement qui évitent le piège de la
manipulation ou de l’endoctrinement. (Les formations proposées
dans l’animation socioculturelle classique sont souvent
destinées à des citoyens déjà motivés
et prennent un caractère technique : animation de groupe, par
exemple).
Les chantiers de recherche et d’innovation sont
immenses pour tenter de renouveler le tissu social de nos si
complexes sociétés occidentales !
Extrait
de mon intervention au centenaire
de l’Union Française des Centres de Vacances -
Ile-de-France
<http://www.ufcv.asso.fr/MAREGION/IledeFrance/tabid/86/Default.aspx>
, sur
"L’animation globale, créatrice de nouveaux liens
sociaux dans un monde en mutation" à la Cité des
sciences (Paris – La Villette), 17 novembre 2007.